La Dérive des Bozos (1/3) : 30 ans pour adapter le roman de Bazié
Entretien exclusif avec le réalisateur Abdoulaye Dao à Boromo — par Koba Boubacar Dao
Trente ans après sa genèse, le roman La Dérive des Bozos de Jacques Prosper Bazié est porté à l'écran par Abdoulaye Dao et Guy-Désiré Yaméogo. À Boromo, sur les lieux du tournage, le cinéaste revient sur une adaptation qu'il n'a jamais abandonnée. Première partie : la mémoire des pionniers.
Koba Boubacar DAO Écrivain – Critique littéraire 22 octobre 2026 4 min Mis à jour le 2 novembre 2026
Jeudi 27 août 2026. Boromo. 178 kilomètres de Ouagadougou. 178 kilomètres de Bobo-Dioulasso. Sous la grande paillote du Relais touristique de Boromo, l'air s'est agréablement rafraîchi. Une pluie battante est tombée la veille et a arrosé la région tout au long de la matinée. En cette fin d'après-midi, entre 17 heures 30 et 18 heures 30, la chaleur moite laisse place à une douceur bienvenue. La table offre une vue directe sur la route nationale 1, où défilent régulièrement les cars de transport reliant Ouagadougou à Bobo-Dioulasso. Ce va-et-vient incessant d'un axe majeur du pays donne à l'escale un parfum particulier de voyage et de mouvement. C'est dans ce cadre apaisé, baigné par la lumière dorée du soleil couchant et bercé par le grondement familier des moteurs au loin, que deux figures du monde culturel burkinabè s'installent pour évoquer la mémoire d'un texte et le destin d'un film.
Aller à la rencontre d'un natif de Boromo : un homme de passion pour le cinéma, diplômé de l'Institut africain d'éducation cinématographique (INAFEC) de Ouagadougou, qui a poursuivi ensuite sa formation à l'Institut national de l'audiovisuel (INA) à Paris, ainsi qu'à travers plusieurs stages de perfectionnement en Égypte, au Sénégal et au Bénin.
Séquence 1/3 — De l'ombre à la lumière : 30 ans pour adapter La Dérive des Bozos
Une genèse sur trois décennies : la mémoire des pionniers
Au départ, la fraîcheur du lieu s'accompagne d'une certaine réserve. Le dictaphone, posé sur la table à côté des verres d'eau glacée, impose son silence. Une trentaine d'années environ de maturation pour adapter le roman La Dérive des Bozos de Jacques Prosper Bazié à l'écran : le poids du temps et la mémoire des disparus teintent les premiers mots d'une retenue solennelle.
Koba Boubacar DAO : Pour commencer, et si nous évoquions un peu l'historique de ce grand projet tant attendu depuis une trentaine d'années... Son évolution jusqu'à aujourd'hui ?
Abdoulaye DAO : La genèse, oui, un peu. C'est vrai que c'est un grand projet pour moi et pour le scénariste Guy Désiré, parce que c'est une idée qui est partie de 1996-1997. Elle est née dans la tête de Mahamoudou Ouédraogo, à l'époque ministre chargé de la culture, qui pensait que ce serait une bonne chose d'adapter des œuvres littéraires — des romans, des nouvelles etc. — sur la pellicule cinématographique. Il avait donc fait organiser cela en son temps par le ministère de la Communication et de la Culture. L'équipe était composée d'un réalisateur de cinéma et d'un réalisateur de télévision. Ils sont partis sur trois œuvres. La première était Au gré du destin d'Ansomwin Ignace Hien, la deuxième était La Dérive des Bozos de Jacques Prosper Bazié, et la troisième, Deux Adorables rivales de Roger Nikiéma. La première œuvre, qui était pilotée par Raymond Tiendrébéogo (Tiendré) et Yassala Sessouma (paix à son âme), a été réalisée à l'époque. Ensuite, je ne sais pas ce qui s'est passé. On dirait que le ministère changeait fréquemment de dénominations et surtout d'attributions. Du coup, je pense que ce contexte a fait que nous n'avons pas pu enchaîner. La deuxième œuvre, La Dérive des Bozos, nous avait été attribuée à Guy-Désiré Yaméogo et moi. Lui, il était au cinéma plutôt et moi, à la télévision. C'était en 1997. C'est vrai que cela va bientôt faire 30 ans. Et nous avions déjà des acteurs très pressentis. Il y avait le vieux Sotigui Kouyaté, que nous avions contacté à l'époque et qui était partant à cent pour cent pour faire ce voyage avec nous. Il y en avait bien d'autres qui ont pris de l'âge aujourd'hui.
Koba Boubacar DAO : Le temps n'a pas suspendu son vol.
L'envolée, la passion et le rythme de la parole
Puis, la magie de la parole opère. À mesure que les souvenirs émergent (l'époque du ministre Mahamoudou Ouédraogo, les figurations imaginées avec le regretté Sotigui Kouyaté, les exigences de la mise en scène à Nanou), la distance initiale s'efface. La chaleur de la passion cinématographique gagne le Relais. Les gestes accompagnent des verbes plus vivants, les rires éclatent dans ce cadre convivial, et l'entretien prend des allures de confidences fraternelles entre hommes de lettres et d'images, rythmée par les passages sur route la nationale.
Abdoulaye DAO : ... Et puis après, nous avons essayé de relancer. Nous n'avons jamais oublié ce projet. Après, nous avons travaillé des créations telles Vis-à-vis, Quand les éléphants se battent, Une Femme pas comme les autres, Duga : Les Charognards et pas mal d'autres choses. Mais nous n'avons jamais oublié le projet portant sur La Dérive des Bozos. Certains comédiens nous le rappelaient même ; comme Seydou Boro, le grand chorégraphe qui est actuellement avec moi à Boromo. Je lui disais : « Tu vas jouer un rôle important. » Les comédiens que vous rencontrerez vous le diront certainement. Nous n'avons jamais abandonné. Parfois, nous laissions le projet en hibernation, mais à chaque fois que nous nous rencontrions, il revenait à la surface... La dernière rencontre entre Guy-Désiré Yaméogo et Seydou Boro s'est faite à l'aéroport à Paris, alors que Seydou rentrait définitivement. Il a dit à Guy : « Ne laissez pas tomber cette affaire, il faut absolument qu'on le fasse. » Aujourd'hui, nous y sommes. Il est là, et il y a de grands personnages avec lesquels nous allons travailler, ainsi que d'autres figures. Moi, j'aime le challenge. Pour le casting à Ouaga et Bobo, j'ai choisi des jeunes qui ne s'étaient jamais assis devant une caméra. Je leur ai dit : « On va travailler ensemble. » Parce qu'il y avait de la franchise dans leur regard et une réelle détermination à faire quelque chose. Sur des projets comme celui-ci, on me dit souvent : « Tu laisses de côté les têtes d'affiche. » Les têtes d'affiche, c'est bien, oui. Mais là, je ne cherche pas forcément des comédiens chevronnés ; je cherche des modèles à façonner pour arriver à raconter l'histoire que ce roman nous a léguée. Quand je repense au roman de Jacques Prosper, qui était un ami... De son vivant, il nous disait à chaque fois : « Essayez de trouver des moyens pour sortir ce film. » Les années ont passé, et au vu de ce que nous vivons aujourd'hui, quand nous relisons La Dérive des Bozos de Jacques Prosper Bazié, vous vous rendez compte qu'il était en avance sur son temps.
Photos : © Marcel AHONDO Suite de l'entretien : La Dérive des Bozos (2/3) — Du roman à l'écran


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