La Dérive des Bozos (2/3) : du roman à l'écran
L'universalité d'un récit prémonitoire — Entretien (2/3) avec Abdoulaye Dao
De l'univers des Bozos au parti pris artistique du film, Abdoulaye Dao dévoile une adaptation libre d'un récit prémonitoire. Deuxième partie de l'entretien réalisé à Boromo par Koba Boubacar Dao.
Koba Boubacar DAO Écrivain – Critique littéraire 22 octobre 2026 8 min Mis à jour le 1 novembre 2026
Séquence 2/3 — Du roman à l'écran : l'universalité d'un récit prémonitoire
L'univers des Bozos : une allégorie des crises contemporaines
Koba Boubacar DAO : Ancrée dans les bassins du Niger et du Mouhoun, la culture bozo fonde son identité sur une relation sacrée avec le milieu aquatique. Peuple de pêcheurs traditionnellement liés aux esprits du fleuve et guidés par la figure cosmogonique de Faro, les Bozos incarnent une harmonie ancestrale où l'élément fluvial structure aussi bien les rites que l'organisation sociale. C'est précisément cet univers mythique et géographique que réinvestit Jacques Prosper Bazié dans son roman La Dérive des Bozos, pour mieux en enregistrer la rupture.
En usant du motif de la dérive, l'écrivain orchestre un glissement sémantique révélateur : de la simple réalité physique d'une embarcation livrée au courant, le titre charge le récit d'une dimension métaphorique liée à la perte d'ancrage identitaire, pour déboucher sur une critique socio-politique acerbe des désillusions postindépendances sur le continent africain. Dès lors, le titre de l'œuvre fonctionne-t-il comme un prisme allégorique, faisant passer le lecteur de l'évocation d'un peuple mythique à la mise en procès d'une société (d'une humanité) en crise. Le roman La Dérive des Bozos... C'était une œuvre un peu prémonitoire ?
Abdoulaye DAO : Très prémonitoire ! L'environnement, la déchirure, la déconfiture, le manque de cohésion sociale... Tout cela s'y trouve. Les gens chassés d'ailleurs, l'Afrique qui se brise parce qu'on n'est pas capables de réfléchir et de rester ensemble pour faire grandir nos sociétés... Tout cela se retrouve dans son histoire, dans La Dérive des Bozos, tant au niveau international que communautaire. Nous nous sommes donc dit que nous allions traiter cela différemment, que nous allions faire voyager l'histoire. La légende dit qu'il n'y a pas de noyade accidentelle pour un Bozo. Sauf, s'il s'agit d'un « faux » Bozo. C'est à l'épreuve du baptême de l'eau qu'on réalise qu'un enfant est un vrai Bozo. Nous repartons de là. Le vieux Bozo va prendre sa pirogue et refaire le chemin inverse pour comprendre ce qui s'est passé. Durant son voyage, à chaque endroit par lequel il est passé, s'il y a quelque chose qui n'a pas marché, il va essayer de le corriger. C'est ainsi que nous avons construit le scénario avec son jeune fils de 13 ans, qui devient le lien générationnel entre les anciens et les nouveaux. Nous avons tricoté l'histoire fil après fil. Nous avons aussi travaillé sur des dialogues très forts. Nous n'avons pas voulu créer de confrontations directes entre les protagonistes. C'est de la série télé. Nous leur avons permis de se parler, de partager des points de vue et des opinions sans affrontement direct. Chacun a son point de vue et on voyage ensemble. J'accepte ou je n'accepte pas ce que tu dis, mais l'histoire se construit pendant que les personnages agissent et travaillent. Nous allons essayer de filmer avec cette exigence artistique : que chacun s'exprime à travers de courts dialogues sans forcément mettre les gens face à face. Je veux tenter ce parti pris. Que ça marche ou pas, peu importe, de toute façon c'est moi le réalisateur ! (Rires)
Koba Boubacar DAO : Sur ce projet, il y a un directeur artistique, Ildevert Méda. Quels sont son rôle et sa mission ?
Abdoulaye DAO : Ah oui, Méda ! Il a beaucoup travaillé dès le départ, avant même la finition du scénario. Il était avec moi et Guy, nous avons fait avancer le projet ensemble. Une fois les personnages bien typés, son travail a consisté à accompagner les comédiens dans l'approche de leur rôle : aider chacun à « convoquer » son personnage. Se dire : « Je ne suis pas Abdoulaye Dao, je suis Guiédi. Oublie qui tu es dans la vie. » Il a permis à ces comédiens de s'oublier eux-mêmes.
Koba Boubacar DAO : Ne plus être des personnes physiques ordinaires, mais incarner des personnages. Il faudrait donc une direction d'acteur efficace.
Abdoulaye DAO : Exactement ! Devenir quelqu'un d'autre. C'est un travail exigeant qu'il a accompli. L'autre défi tenait à la langue : il parle bien dioula et bambara. Avec Gervais Nombré, qui est aussi présent à Bobo et qui a géré le casting à Ouaga et Bobo, ils se sont occupés de la traduction du dioula au bambara pour l'équipe des comédiens castés. Ils sont là à mes côtés. Pour la mise en scène, c'est moi qui gère, mais ils apportent un regard suffisamment critique sur les textes et sur l'évolution des personnages. Quand Ildevert Méda sent qu'un personnage perd de sa cohérence par rapport à la situation qu'il vit, il le rappelle à l'ordre...
Koba Boubacar DAO : ... Quand le personnage perd de sa crédibilité...
Abdoulaye DAO : ... En effet, c'est ça. C'est le travail que nous faisons ensemble et cela se passe très bien. Nous arrivons à la fin de la première semaine et je suis satisfait. Il y a aussi une très belle équipe technique. J'ai un jeune comme Aziz Diallo, issu de l'Institut Supérieur de l'Image et du Son/Studio École (ISIS/SE) ici, que j'avais encadré à un moment donné. Aujourd'hui, il a fait de grandes choses en Côte d'Ivoire — Cacao et plein d'autres séries. Il est venu me dire : « Tonton Dao, je viens travailler avec toi. Ça me faisait rêver depuis tout jeune, quand j'ai vu Quand les éléphants se battent. » Je lui ai dit que je voulais faire un film pour la télé, et il m'a répondu : « Même si c'est pour la télé, nous allons faire de la qualité grand écran. » Il est venu avec une petite équipe de Côte d'Ivoire qui travaille main dans la main avec des jeunes d'ici. L'équipe fonctionne très bien, ils sont dynamiques et réactifs, c'est formidable ! Cela nous donne une très belle énergie, et j'en suis vraiment satisfait. Je tenais aussi à souligner le soutien important des autorités locales : le Haut-commissaire, les VDP... Nous tournons le film à Nanou, à une trentaine de kilomètre d'ici, un village très accueillant. Le chef de Nanou, en particulier, Sa Majesté Sideki Coulibaly, nous a mis son décor à disposition. Quand je lui ai demandé si je pouvais modifier un peu son palais, il m'a répondu : « Fais ce que tu veux du palais ! » Nous l'avons donc aménagé. (Rires) Il a ajouté : « Si l'aménagement me plaît, je le garderai, sinon je pourrai le démolir après. » Les autorités administratives, religieuses et coutumières sont vraiment à nos côtés sur ce projet. Je suis serein. J'avais peur de rencontrer des blocages ou des contraintes, mais après une semaine de tournage, je suis vraiment heureux.
Koba Boubacar DAO : Je ne peux m'empêcher de penser au projet emblématique de film sur Samori Touré, porté par Sembène Ousmane : « un scénario monumental », « une fresque ambitieuse », « un blocage financier ». Malheureusement ne sera jamais réalisé jusqu'à la disparition de Sembène Ousmane en juin 2007... Qu'il repose en paix. L'auteur du roman La Dérive des Bozos et du recueil de nouvelles Deux adorables rivales ne sont plus... Qu'ils reposent en paix. Le film La Dérive des Bozos est actuellement en cours de réalisation. Il aurait pu l'être il y a une trentaine d'années. Selon vous, qu'est-ce qui aurait été différent si le film avait été tourné à l'époque, et qu'est-ce qui a évolué dans votre vision aujourd'hui ? Le monde a changé, il y avait une forme de prémonition dans le livre, mais est-ce que votre approche ou votre regard sur cette réalité a fondamentalement changé ?
Abdoulaye DAO : On dit souvent « À quelque chose malheur est bon », même si l'expression n'est pas tout à fait adaptée ici. Je veux dire que si nous l'avions fait à l'époque, le film aurait été plus circonscrit, un peu plus formaté « téléfilm ». Aujourd'hui, même si nous aurions aimé le faire à l'époque avec des personnalités comme Sotigui Kouyaté ou Jacques Prosper Bazié, je me dis qu'il y a un temps pour chaque chose. Après 30 ans, je pense que le moment est venu. Nous allons pouvoir rendre hommage à Sotigui Kouyaté, qui était pressenti, et à Jacques Prosper Bazié, dont l'œuvre va être portée à l'écran. Avec le chemin parcouru par notre pays depuis 30 ans et toute la résilience dont notre communauté a fait preuve, nous allons pouvoir raconter une histoire qui ressemble à ce pays, qui a su puiser son énergie au plus profond de lui-même. Le fait d'avoir pris ce temps nous permet de faire mûrir le projet, de renforcer cette histoire et de la rendre universelle. Car lorsqu'on parle de La Dérive des Bozos, il ne s'agit pas seulement de la communauté Bozo. La thématique environnementale que nous abordons dans le film dépasse ce cadre : si en Amazonie il n'y a plus de forêt, les Autochtones disparaissent ; s'il n'y a plus d'eau pour les Bozo, les Bozo disparaissent ; en Sibérie, si la glace fond, les peuples sibériens disparaîtront. C'est une histoire bien géolocalisée, mais qui s'adresse à l'ensemble des communautés du monde. Elle devient universelle, et c'est ce qui fait l'intérêt de notre approche.
Un parti pris artistique fort : casting, direction d'acteurs et écriture
Koba Boubacar DAO : C'est aussi ce que vous appelez une adaptation libre.
Abdoulaye DAO : Oui, c'est une adaptation libre. Nous avons conservé les noms des personnages du livre de Jacques Prosper pour marquer l'ancrage de l'œuvre. Mais nous faisons voyager l'histoire. Nous voyageons, puis nous revenons au village. C'est un film qui s'achève sur une note positive, un happy end.
Koba Boubacar DAO : Nous ne ferons pas le débat sur la fin, car certains préfèrent un happy end tandis que d'autres aiment les fins ouvertes ou plus sombres. Cela dit, lorsque vous avez communiqué sur le lancement de ce projet, on s'est rendu compte que le livre n'était plus disponible, ni en format physique ni en version numérique. C'est un vrai regret pour les lecteurs qui auraient voulu le découvrir. Êtes-vous informé de cette indisponibilité ? Le cinéma ne va-t-il pas justement permettre de sortir ce roman de l'oubli ?
Abdoulaye DAO : Exactement ! Depuis que nous avons repris l'écriture du scénario, nous y pensons. Nous avons approché un éditeur en nous disant que si le film sort — avec l'accompagnement du Ministère et des associations d'éditeurs et d'écrivains —, il serait formidable de rééditer l'œuvre en parallèle. Elle pourrait être distribuée dans les écoles et universités pour permettre de comparer l'œuvre originale et son adaptation libre. Ce serait une excellente initiative. Je fais partie de ceux qui pensent que pour développer notre cinéma et structurer notre espace cinématographique, nous devons nous appuyer sur des œuvres littéraires existantes. Les cinémas français, anglais, américains... ont abondamment adapté des livres. Derrière une œuvre littéraire, il y a déjà un immense travail de réflexion. Un scénariste ne peut pas toujours créer une histoire forte à partir de rien en quelques nuits dans son salon. Il faut s'appuyer sur des bases solides. Notre souhait est donc que le Ministère ou d'autres partenaires permettent la réédition de La Dérive des Bozos, idéalement avec un stand dédié dès la prochaine édition du FESPACO.
Koba Boubacar DAO : Je conviens avec vous que des dispositions sont à prendre à cet effet. Il est possible de contacter des éditeurs nationaux susceptibles de faire des propositions. Je pense déjà, entre autres, aux Éditions Céprodif ou Sankofa & Gurli. Bien entendu, il faudra également régler la question du droit d'auteur avec les ayants droit de Jacques Prosper Bazié qui était aussi éditeur.
Abdoulaye DAO : Nous en avons déjà parlé longuement avec son frère Jean-Hubert Bazié. Nous l'avons vu. Il était très content, parce que son frère en parlait déjà avant son décès. Maintenant, il faut gérer cette question avec la famille.
Koba Boubacar DAO : Pourquoi ne pas espérer une issue favorable ?
Le crépuscule qui tombe laissant penser à la 4ᵉ de couverture du roman de Bazié
Koba Boubacar DAO : Le soleil est en train de se coucher sur Boromo. Il est certain que demain est un autre jour... Je serai avec vous, avec toute l'équipe, à Nanou... dès le lever du jour...
Abdoulaye DAO : Je voudrais juste dire que ce projet-là, je ne l'ai jamais abandonné dans ma tête. Ni le scénariste, ni moi. Nous pensons que nous construisons quelque chose de fort pour le futur, tant sur le plan littéraire que cinématographique. Si ce projet d'adaptation de livre marche, je pense que plusieurs jeunes cinéastes vont emboîter le pas. Je vois déjà que Boubacar Sangaré, un autre de nos jeunes cinéastes, a un projet similaire sur l'œuvre Les Dieux délinquants d'Augustin Sondé Coulibaly.
Nous aussi, nous devons montrer et faire voir nos récits... L'Enfant noir de Camara Laye, Crépuscule des temps anciens de Nazi Boni... Il y a tellement d'œuvres qu'on peut adapter à l'écran ! Ces auteurs étaient fondamentalement convaincus qu'il faut garder nos racines pour préparer l'avenir.
Aujourd'hui, on a vraiment besoin de repères. Ces anciens romanciers et écrivains ont traité de nos valeurs. En tant que cinéastes, nous devons retravailler sur ces valeurs et les mettre à l'écran. Aujourd'hui, les jeunes sont davantage sur leurs téléphones portables : on peut ramener ces œuvres là-bas.
Mais le constat est qu'on ne lit plus. Ma génération lisait parce qu'à l'école, on devait lire un livre par semaine et le présenter devant tout le monde. Aujourd'hui, cela n'existe plus. Si on adapte ces histoires au cinéma, les jeunes pourront les regarder sur leurs portables. Mon mot de la fin est donc : travaillons à adapter les romans, les écrivains et nos histoires. Si les Américains ou les Européens ont pu nous dompter ainsi, c'est parce qu'ils ont su raconter des histoires à travers l'image. Même si c'était parfois faux, tout le monde y a cru.
Photos : © Marcel AHONDO Suite de l'entretien : La Dérive des Bozos (3/3) — Dérive ou épave ?



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