QUAND LA LANGUE DU COLONISATEUR DEVIENT LA PLUME DU COLONISÉ
Héritée de la colonisation, la langue européenne est devenue entre leurs mains un outil de création.
Une grande partie de la littérature africaine s'écrit dans les langues de la colonisation. Mais ces écrivains ne se contentent pas de les hériter : ils les transforment, et c'est là que tout se joue.

L'un des héritages majeurs de la colonisation est l'écriture dans une langue venue d'Europe. Mais que signifie écrire dans la langue de celui qui a dominé ? Entre héritage historique, appropriation culturelle et quête d'identité, la question dépasse largement le choix d'une langue.
Il suffit d'ouvrir une bibliothèque de littérature africaine pour constater un paradoxe : beaucoup d'écrivains racontent l'Afrique en français, en anglais, en portugais, en espagnol, et parfois en italien ou en néerlandais. Ces langues sont devenues, au fil de l'histoire, des langues majeures de création littéraire sur le continent.
Ce n'est pas le fruit d'un choix totalement libre. Les puissances coloniales, qu'elles soient françaises, britanniques, portugaises, espagnoles, belges, italiennes ou allemandes, ont fait de leurs langues celles de l'école, de l'administration et du savoir institutionnel.
Mais l'histoire ne s'arrête pas là.
L'Afrique n'était pas sans écriture
Voir dans l'écriture un héritage exclusivement occidental serait une erreur. Les sociétés africaines possédaient des traditions intellectuelles et des modes de transmission très anciens.
L'oralité y occupait une place centrale : griots, conteurs, anciens et détenteurs de savoirs transmettaient l'histoire, les généalogies, les récits fondateurs, les proverbes et les valeurs sociales.
L'Afrique a aussi connu de multiples traditions d'écriture. Le ge'ez en Éthiopie, le tifinagh chez les Touaregs, l'ajami (des langues africaines écrites en caractères arabes) et, plus tard, le n'ko en témoignent.
La colonisation n'a donc pas « apporté l'écriture ». Elle a imposé un nouvel ordre linguistique et institutionnel, dans lequel les langues européennes ont pris le dessus sur les autres.
Quand apprendre la langue devient une condition de réussite
Avec l'école coloniale, maîtriser le français, l'anglais, le portugais ou l'espagnol est devenu la clé d'accès à l'administration, aux études et aux emplois qualifiés.
La langue n'était plus seulement un outil de communication. Elle était devenue un outil de pouvoir.
Des générations d'Africains ont ainsi appris à penser, à étudier et à écrire dans une langue qui n'était pas celle de leur enfance. L'écrivain africain moderne s'est alors retrouvé face à une question singulière : dans quelle langue raconter son propre monde ?
La langue du colonisateur entre les mains de l'écrivain africain
Le paradoxe devient fécond lorsque la langue imposée se change en instrument de création.
Des écrivains africains ont utilisé ces langues pour raconter leurs sociétés, leurs traditions, leurs souffrances, leurs espoirs et leurs transformations. La langue qui avait accompagné l'administration coloniale est devenue une langue de littérature, de critique et parfois de contestation.
C'est une appropriation. L'écrivain ne reçoit plus la langue : il la transforme.
- Chinua Achebe assumait d'écrire en anglais, à condition que cet anglais porte le poids de l'expérience africaine et s'en trouve modifié.
- Ahmadou Kourouma a fait entrer la syntaxe et les images du malinké dans son français, dans Les Soleils des indépendances.
- Mia Couto, au Mozambique, invente des mots et bouscule le portugais pour y faire passer les rythmes et les imaginaires de son pays. Luandino Vieira a fait de même en Angola avec le kimbundu.
Une même langue peut ainsi porter un imaginaire profondément africain. Elle n'est plus seulement la langue du pouvoir : elle devient aussi celle de la création.
Mais que perd-on en changeant de langue ?
La question reste entière.
Une langue ne transporte pas que des mots, elle transporte une vision du monde. Un proverbe, une expression populaire ou une formule traditionnelle peut contenir une philosophie difficile à rendre dans une autre langue.
Que devient une pensée africaine lorsqu'elle s'exprime en français, en anglais ou en portugais ? Certaines nuances disparaissent, d'autres apparaissent. Traduire une culture, même sans traduire littéralement, implique toujours une transformation.
C'est particulièrement visible dans la littérature nourrie d'oralité. Le conteur joue des sonorités, des répétitions, des silences, des formules rituelles. Une fois le texte écrit dans une langue européenne, une partie de cette musique doit être reconstruite. L'écrivain devient alors, volontairement ou non, un passeur entre plusieurs univers linguistiques.
Faut-il nécessairement écrire dans une langue africaine pour se décoloniser ?
La question mérite d'être posée, mais elle n'a pas de réponse simple.
Ngũgĩ wa Thiong'o a tranché pour lui-même : après Décoloniser l'esprit, il a abandonné l'anglais pour le kikuyu. Boubacar Boris Diop publie en wolof comme en français. Ces deux choix sont légitimes, et aucun n'épuise le débat. Écrire dans une langue européenne ne signifie pas renoncer à son identité africaine, et écrire dans une langue africaine ne garantit pas une œuvre libre de toute influence extérieure.
Il faut aussi tenir compte d'une réalité : ces langues servent aujourd'hui de lien entre des Africains qui ne partagent pas la même langue maternelle.
L'essentiel est sans doute la liberté de choisir. Le véritable problème n'est pas qu'un Africain écrive dans une langue européenne, mais qu'il n'ait parfois pas d'autre choix. Une littérature vraiment plurielle permettrait à chaque écrivain de choisir sa langue selon son public, son univers, son sujet et sa sensibilité.
Réhabiliter les langues africaines
L'enjeu aujourd'hui est moins de supprimer les langues européennes que de rendre aux langues africaines la place qu'elles méritent.
Cela suppose de développer leur enseignement, leur littérature, leur édition, leur traduction et leur présence dans les outils numériques.
Il faut aussi que les œuvres écrites en langues africaines circulent au-delà de leur espace linguistique. Une œuvre en mooré, en wolof, en bambara, en haoussa, en lingala, en swahili ou en amharique ne doit pas rester enfermée dans les frontières de sa langue.
La traduction peut devenir un outil de circulation culturelle, et pas seulement un passage obligé vers les langues européennes : on devrait traduire aussi d'une langue africaine à une autre.
Écrire pour reprendre la parole
L'histoire de la littérature africaine est traversée par une tension profonde : parler avec une langue héritée de la colonisation pour dire des réalités qui existaient avant elle.
Cette contradiction peut devenir une force. Une langue n'appartient pas éternellement à ceux qui l'ont imposée. Elle peut être transformée, enrichie et réinventée par ceux qui l'emploient.
L'écrivain africain qui écrit en français, en anglais, en portugais ou en espagnol n'est donc pas seulement l'héritier de l'histoire coloniale. Il est aussi l'acteur de sa transformation.
Au fond, la question n'est peut-être pas : « Pourquoi les Africains écrivent-ils dans les langues occidentales ? » Elle est plutôt : « Que font-ils de ces langues lorsqu'ils racontent leur propre histoire ? »
Et c'est sans doute là l'une des grandes aventures de la littérature africaine contemporaine : prendre une langue héritée de l'histoire, la faire traverser par ses propres imaginaires, et s'en servir pour reprendre la parole.

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