L'ORALITÉ AUGMENTÉE : QUAND LA LITTÉRATURE AFRICAINE SE RÉINVENTE EN CHANSON
Du griot au rappeur, une même fonction traverse les siècles : porter la mémoire par le verbe et le rythme
De l'épopée mandingue chantée par Rokia Traoré au roman né d'une chanson de Gaël Faye, en passant par l'hommage de Youssoupha à Aimé Césaire, la frontière entre littérature écrite et littérature chantée n'a jamais été aussi poreuse. Trois trajectoires, trois générations, une même filiation : celle du griot, gardien ancestral de la parole, dont la fonction n'a pas disparu mais s'est déplacée — de la cour royale à la scène de rap, du récit oral au roman primé.

Du griot au rappeur : une même fonction à travers les âges
Bien avant que l'écrit ne s'impose comme le médium souverain du récit, la parole africaine se transmettait par le chant. Le griot — conteur, généalogiste, musicien — était le premier garant d'une littérature dont la vitalité n'avait nul besoin du livre pour s'épanouir. Si l'on oppose trop souvent tradition orale et littérature écrite, un examen attentif de la scène musicale contemporaine et de sa diaspora révèle une continuité fascinante. De la world music au rap, les artistes réactivent ce pont ancestral entre texte et chant. Trois trajectoires permettent d'en saisir la portée.
Rokia Traoré et la charge de l'épopée
Lorsque la chanteuse malienne Rokia Traoré s'empare de l'épopée de Soundiata Keïta, elle dépasse le simple hommage folklorique. Dès 2008, sur l'album Tchamantché, elle infusait dans le morceau Dounia une référence à Soundiata et à sa mère Sogolon, érigeant l'empereur mandingue du XIIIe siècle en figure d'espoir pour l'Afrique moderne. Mais c'est avec le spectacle Dream Mandé Djata, créé à Bamako puis porté au Festival d'Avignon en 2017, que ce geste prend toute sa dimension. Accompagnée d'une kora et d'un n'goni, l'artiste alterne récit parlé en français et chants classiques mandingues pour retracer la vie du bâtisseur du Mandé, ce roi visionnaire dont la charte interrogeait déjà l'esclavage et la condition féminine.
Ce qui distingue cette œuvre, c'est son ancrage documentaire rigoureux : Rokia Traoré a collaboré avec la griotte Bako Dagnon, gardienne vivante de l'épopée, tout en confrontant la légende aux travaux d'historiens mandingues encore confidentiels.
Elle ne réécrit pas le mythe, elle le fait dialoguer avec l'histoire. Une démarche qui résonne avec le travail de l'écrivain guinéen Camara Laye, lequel avait transcrit cette même épopée en 1978 dans Le Maître de la parole après avoir recueilli les chants du griot Babou Condé. Deux générations, deux médiums, une même matière : la parole du griot comme littérature vivante.
Youssoupha et la dette envers Césaire
Changement de registre, même logique de filiation : le rap conscient de Youssoupha s'est imposé comme une plume exigeante en convoquant ses aînés littéraires. Son morceau Rendons à Césaire est un hommage explicite au poète martiniquais, figure de proue de la négritude aux côtés de Léopold Sédar Senghor. Loin d'être un cas isolé, son album NGRTD (2015), dont le titre même joue sur le concept de négritude, interroge ce que cet héritage culturel signifie pour un artiste né à Kinshasa et fils du musicien congolais Tabu Ley Rochereau.
Ce que révèle une telle démarche, c'est la volonté du rap francophone de s'inscrire dans une généalogie textuelle plutôt que de s'en affranchir. Le rappeur ne cite pas Césaire par simple artifice ; il en fait un objet de transmission, à l'instar de tout ce courant du rap dit "littéraire" qui, chez Youssoupha, réaffirme la puissance du verbe comme vecteur politique et identitaire.
Gaël Faye, ou la chanson comme brouillon du roman
Le troisième cas renverse la perspective : ici, ce n'est pas la musique qui va chercher la littérature, c'est la chanson qui donne naissance au roman. En 2013, sur son premier album Pili Pili sur un croissant au beurre, le rappeur franco-rwandais Gaël Faye compose Petit Pays, un titre qui mêle français et kirundi pour raconter son enfance heureuse au Burundi, brutalement interrompue par le génocide rwandais et la guerre civile. C'est cette chanson, entendue par une éditrice, qui le pousse à prolonger le texte : trois ans plus tard, Petit Pays devient un roman, récompensé par le prix Goncourt des lycéens et le prix du roman Fnac en 2016.
Le cas est unique parce qu'il inverse l'ordre attendu de la filiation entre les arts : la chanson n'illustre pas un livre préexistant, elle en est la matrice. Les chercheurs qui ont étudié ce parcours — Gaël Faye est ici rapproché d'autres auteurs-compositeurs-interprètes devenus romanciers, comme Cali ou Magyd Cherfi — y voient un processus créatif de plus en plus fréquent, où la chanson sert de laboratoire narratif avant que le roman n'en déploie toute l'ampleur.
Ce que ces trois trajectoires disent de la littérature africaine aujourd'hui
Ces trois exemples ne racontent pas la même histoire, mais ils convergent vers un même constat : la frontière entre littérature écrite et littérature chantée, en Afrique et dans ses diasporas, n'a jamais été aussi étanche que la tradition critique occidentale voudrait parfois le faire croire. Le griot n'a pas disparu avec la modernité : il s'est déplacé, de la cour royale à la scène du Festival d'Avignon, du village mandingue au rap conscient parisien. Ce que Rokia Traoré fait pour l'épopée, Youssoupha le fait pour la poésie de la négritude, et Gaël Faye le fait, à rebours, pour le roman lui-même.
Pour un magazine qui se donne pour mission de raconter les arts d'Afrique et de ses diasporas avec exigence, cette porosité mérite d'être suivie de près : elle n'est pas un phénomène marginal, mais l'un des moteurs les plus vivants de la création contemporaine.


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