Tall Rosalie Adama : quand la poésie formait les citoyens
Appris par cœur dans les écoles primaires du Burkina Faso, le poème « Si j'étais… » de Tall Rosalie Adama n'était pas seulement un exercice de récitation : il portait une vision du monde, une éthique et un projet de société.

Si j'étais la pluie,
J'arroserai le monde entier,
Je viendrai en Afrique,
Pour faire pousser le mil
Si j'étais le peintre,
Je prendrai mon pinceau,
Je dessinerais un oiseau,
Mais je ne dessinerai pas la cage,
Si j'étais un arbre,
J'étalerais mon ombre,
Je donnerai mes fruits
Et je reverdirai le Burkina Faso
TALL Rosalie Adama
Dans les années où Thomas Sankara rebaptise la Haute-Volta en Burkina Faso, l'école devient bien plus qu'un simple lieu d'apprentissage. Elle se transforme en un véritable outil de transformation sociale.
Pour comprendre la portée du poème « Si j'étais… », il faut le replacer dans ce contexte. Contrairement aux anciens manuels comme Mamadou et Binéta, les nouveaux supports pédagogiques naissent dans le sillage de la révolution d'août 1983. Une réforme éducative ambitieuse est alors engagée, avec un objectif clair : faire de l'école un instrument au service du changement.
Les textes proposés aux élèves ne sont pas neutres. Ils portent une vision. Celle d'un citoyen nouveau, conscient, engagé et profondément attaché à son pays. Le poème de Tall Rosalie Adama s'inscrit pleinement dans cette dynamique. Une poésie simple, mais jamais naïve.
Apprendre à donner, dès l'enfance
« Si j'étais la pluie, j'arroserai le monde entier… » Dès les premiers vers, le ton est donné. L'enfant ne doit pas seulement apprendre à lire ou réciter : il doit apprendre à servir. La pluie nourrit, l'arbre donne ses fruits, l'ombre protège. Chaque image propose un modèle de comportement. On ne grandit pas pour soi, mais pour les autres.
Refuser la cage : une leçon de liberté
« Je dessinerais un oiseau, mais je ne dessinerai pas la cage. » Cette phrase, simple en apparence, est peut-être la plus puissante du poème. Elle enseigne, dès le plus jeune âge, le refus de l'enfermement, le rejet de toute domination et l'amour de la liberté. Dans un pays qui vient de redéfinir son identité, cette image agit comme une initiation douce à la conscience politique.
Une école au service d'un projet de société
Le vers final résonne comme une promesse : « Je reverdirai le Burkina Faso. » Il ne s'agit plus seulement d'imaginer, mais de s'engager. À travers ce poème, l'école burkinabè de l'époque ne se contentait pas de transmettre des savoirs. Elle façonnait une génération appelée à reconstruire le pays, nourrir la terre et défendre la dignité nationale. La poésie devenait un outil discret, mais puissant, de transformation.
Une mémoire à revisiter
Aujourd'hui, relire Tall Rosalie Adama, c'est se souvenir d'un moment où la littérature scolaire portait une ambition collective. Une époque où réciter un poème, c'était déjà commencer à devenir citoyen. Dans ce poème, il n'y a ni colère, ni revendication directe. Tout passe par l'image, la douceur, la suggestion. Et pourtant, le message est clair : on peut changer un pays en commençant par l'imaginaire de ses enfants.
À lire aussi
LittératureUNE PLUME PRÉCOCE GRAVÉE DANS LE FER DU RÉEL
Après La Crise de la 4e, Beniwendé Djessmindah Syntia Zongo revient avec Sous le ciel des épreuves, un recueil de neuf récits qui explorent les blessures sociales, les traditions et les défis de la jeunesse burkinabè. Une œuvre qui confirme la maturité de sa plume et son engagement littéraire.
LittératureQUAND LA LANGUE DU COLONISATEUR DEVIENT LA PLUME DU COLONISÉ
Une grande partie de la littérature africaine s'écrit dans les langues de la colonisation. Mais ces écrivains ne se contentent pas de les hériter : ils les transforment, et c'est là que tout se joue.
LittératureSada Sanfo, poète de la vigilance et de la mémoire À propos de Chants de détresse suivi de Silhouettes de poésie
Dans Chants de détresse suivi de Silhouettes de poésie, paru aux Éditions Belles Lettres d’Afrique, Sada Sanfo fait dialoguer les blessures du Burkina Faso avec la richesse de son patrimoine culturel. Entre engagement citoyen, hommage aux humbles et audace des poèmes dessinés, le poète explore les pouvoirs de la parole et de la mémoire. Une œuvre dont l’écrivain et critique littéraire Koba Boubacar Dao révèle les forces, les singularités et les limites.
