DES ARMES À LA PLUME : L’EXORCISME DU TRAUMATISME DANS LES JOURS D’APRÈS DE DAOUDA DERRA
Quand le soldat dépose les armes pour affronter ses blessures intérieures
Dans Les Jours d’après, Daouda Derra plonge au cœur des blessures invisibles laissées par la guerre. À travers le parcours du sergent Sam Kami, survivant d’une attaque terroriste, l’écrivain explore le traumatisme psychologique des combattants, la fraternité d’armes et les ravages de la violence sur les familles. Mais surtout, il fait de l’écriture un espace de reconstruction : lorsque les armes ne suffisent plus à combattre les démons du front, la plume devient un instrument de guérison, de mémoire et d’espérance.

Présenté lors du Café littéraire organisé le 06 août par la Bibliothèque Nationale du Burkina, Daouda Derra s’impose aujourd’hui comme une plume majeure et incontournable de la littérature burkinabè et africaine contemporaine. Officier supérieur au sein de la Gendarmerie nationale, ancien élève du prestigieux Prytanée Militaire de Kadiogo (PMK), juriste et spécialiste en gestion de projets, il incarne l’alliance remarquable entre la rigueur du devoir militaire et la finesse de la création littéraire : une double vocation d'exception, du devoir militaire aux lettres...
Auteur d’une œuvre déjà riche — comptant des titres remarqués tels qu’Un Rêve brisé (2018), Florilège de sentiments (2019) et Jusqu'au bout (2022) —, Daouda Derra s'est vu couronner par plusieurs distinctions nationales et internationales (GPNAL 2024, Prix spécial SAGES de la FILO 2023, finaliste MILA 2026). Ses œuvres figurent désormais parmi celles qui nourrissent la réflexion des jeunes générations lors des examens nationaux (BEPC et Baccalauréat).
L'épreuve du front et les blessures invisibles du soldat
Paru en 2025 chez L’Harmattan Burkina Faso, le roman Les Jours d’après (155 pages) s'inscrit au cœur de la crise sécuritaire. Le récit s'ouvre sur l'intensité dramatique d'une attaque terroriste nocturne contre un détachement militaire isolé. Le narrateur-personnage, le sergent Sam Kami, survit physiquement à l'assaut mais en ressort psychologiquement terrassé.
Loin des clichés héroïques et des représentations guerrières stéréotypées, l'ouvrage offre une immersion saisissante dans la réalité intime du combattant. L'auteur y aborde sans tabou le syndrome de stress post-traumatique (PTSD), les insomnies, la détresse psychologique et la dépersonnalisation qui guettent les soldats à leur retour du front.
« En marquant un point à la dernière phrase de la dernière page de mon cahier, je ressentis un soulagement. J'avais écrit toutes ces lignes en guise de thérapie suivant les conseils du docteur. [...] Car, après tout, nous n'étions que des êtres humains, regorgeant d'émotions et de sentiments. Nous n'étions donc pas à l'abri d'une dépression ni d'un stress post-traumatique. » (page 153)
L'écriture comme catharsis et acte de mémoire
Sur la prescription d'un médecin militaire, Sam Kami entreprend de coucher ses peurs et ses ressentis sur du papier. Le livre se présente ainsi comme une véritable mise en abyme : le roman que nous tenons entre les mains est le cahier-thérapie même rédigé par le soldat (personnage central du roman) pour exorciser son vécu. L'acte d'écrire devient le pont entre le chaos du combat et la reconstruction personnelle, permettant à la plume de panser les cicatrices que les armes ont ouvertes.
Fraternité d'armes et ancrage dans la société burkinabè
L'œuvre accorde une place essentielle à la fraternité militaire. À travers les trajectoires douloureuses de compagnons d'armes (à l'instar du caporal Sou, mutilé et handicapé à la suite d'une blessure par balle, ou du caporal Bouba, broyé par une trahison sentimentale et financière jusqu'au suicide), le roman montre que les ravages du terrorisme dépassent le champ de bataille et s'étendent aux familles et à toute la communauté.
En parallèle, l'ouvrage dresse un portrait vivant et nuancé de la société burkinabè. Des descriptions du cadre familial (porté par Sara, l'épouse fidèle, et la petite Lisa) aux espaces de sociabilité populaire comme le « Grin », l'auteur met en lumière la résistance économique et sociale face aux épreuves.
Les principaux personnages de l'œuvre
Les personnages sont dignes d’intérêt. Au centre de l’action de ce roman, nous avons Sam Kami : Sergent, narrateur. Ancien élève en échec devenu instructeur, il surmonte son traumatisme par la thérapie par l'écriture. Nous avons aussi Sara : l’Épouse de Sam. Boussole morale et pilier du foyer face aux angoisses de l'absence. En outre, il y a Caporal Sou : Binôme de Sam. Gravement blessé à la cuisse ; il ressort, handicapé et en proie à la dépression. L’œuvre présente aussi Caporal Bouba : Soldat du détachement. Victime d'une trahison sentimentale et financière, il finit par se donner la mort. Sans oublier, le Lieutenant Sié : Chef de mission. Officier rigoureux, humain et attentif au moral de ses troupes.
Une lecture sémiotique de la première de couverture du roman
La couverture du livre renforce le discours de l’œuvre romanesque. En effet, on y lit deux axes. Celui du présent (premier plan) : L’écrivain en tenue militaire camouflée est penché sur son cahier sous la lumière chaude d’une lampe. C’est la conversion du guerrier en narrateur, matérialisant l’écriture cathartique. Et l’axe de la mémoire et du désir (arrière-plan) : Deux bulles ou voiles de lumière s’affrontent : le souvenir des combats et la fraternité dans le deuil à gauche ; l’aspiration à la paix civile et à l’amour (un couple en tenue de mariage) à droite.
En définitive, Les Jours d'après du romancier et poète Daouda Derra dépasse le cadre du roman de guerre pour devenir un récit profondément humain où le courage, l'amour, la résilience et l'espérance triomphent de la violence. Cette œuvre interpelle chaque citoyen et invite à porter un regard renouvelé sur ceux qui assurent la sécurité de la Nation, tout en plaidant pour une meilleure prise en compte de la santé mentale des combattants et du soutien à leurs familles.
Koba Boubacar DAO
Écrivain – Critique littéraire
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