Littérature

LA SÉRIE DES ŒUVRES INOUBLIABLES Les Frasques d’Ébinto d’Amadou Koné

Ébinto, ou le tragique passage de l’enfance à l’âge adulte.

Plongez dans le destin tragique d'Ébinto, jeune lycéen dont l'avenir bascule entre ses rêves d'adolescent et le poids d'une paternité imposée. Un classique poignant de la littérature.

Koba Boubacar DAO Écrivain – Critique littéraireKoba Boubacar DAO Écrivain – Critique littéraire 18 septembre 2026 4 min Mis à jour le 5 octobre 2026
LA SÉRIE DES ŒUVRES INOUBLIABLES Les Frasques d’Ébinto d’Amadou Koné

C’est un ouvrage de 128 pages paru en 1980, chez CEDA, dans la collection "Monde noir-Poche", à Abidjan. Ébinto, fils de pécheur, est de famille modeste. Ayant quitté son village natal, il se trouve à Grand Bassam, où il poursuit ses études aux prix des sacrifices consentis par sa mère, veuve. En classe de 3e, la vie change brutalement pour l’adolescent qui s’éprend follement d’amour pour Muriel. Pendant ce temps, Monique, fille de son logeur, est en grossesse de lui alors qu’elle est inscrite en classe de 4e. Nanti du BEPC, sans qualification professionnelle, il doit abandonner ses études, épouser la jeune adolescente, plus par contrainte que par amour. C’est donc, comme l’écrit un critique, le « récit tragique de la vie d’un adolescent déchiré entre la douceur de ses rêves et la violence de la réalité. Offert sans transition aux vicissitudes de la vie adulte, Ébinto ne supportera pas son destin. »

Le narrateur entame la quatrième année scolaire au collège. Il est inscrit en classe de 3e. Il passe presque sous silence les années précédentes. Dans un flash-back, il revoit Monique (la fille du propriétaire de la concession où il réside) trois ans plus tôt. Nous le lisons à la page 6 : « Elle était une fille de douze ans. Nous avions souvent joué comme un frère et une soeur. Et à vrai dire, je ne l’avais jamais regardée comme une fille que l’on puisse désirer. »

Quoi de plus normal puisqu’ils n’étaient que des enfants ? Ces jeunes gens qui se voyaient pouvaient jouer ensemble sans éveiller les soupçons de l’entourage. Tout le monde prenait Ébinto pour un garçon sérieux. En vérité, leurs jeux, leurs regards d’enfants heureux étaient bien innocents. Ils ne parlaient jamais d’amour.

Trois années plus tard, il découvre Monique, à la page 7 : « dans la splendeur de ses quinze ans ? Ses formes arrondies, sa voix devenue comme plus sonore. » L’on peut affirmer que la puberté a fait ses effets, et que Monique et Ébinto sont passés de l’enfance à l’adolescence. Et voilà que les choses ont changé. En effet, Monique, à la page 98, dans sa lettre à Ébinto, écrit : « Je vais remonter très loin dans le passé, je vais remonter au jour où tu arrivas à Bassam pour la première fois. Tu faisais alors la classe de sixième et moi, le cours moyen deuxième année. J’étais encore une petite fille ignorant jusqu’au mot amour. Dans la cour de mon père nous nous amusions sur le sable comme un garçonnet et sa sœur...

Pendant trois ans nous avons vécu presque ensemble, continuant toujours à jouer. Pourtant, nos jeux n’étaient plus les mêmes. Tu ne me prenais plus à la califourchon comme un bébé ; nous ne luttions plus sur le sable. Nous avions grandi et commencions à être sérieux, à penser profondément. »

Subitement, Ébinto se découvre grand. Il n’a pas d’yeux pour Monique qui pourtant l’aime. Il est follement amoureux de Muriel sur qui il jette tout son dévolu. Muriel qui, comme nous pouvons le découvrir à la page 24 du roman, « devient une terrible hantise » pour lui. Muriel, la fille d’un député, Muriel connue - lisons à la page 28 - pour « sa désinvolture, son insolence vis-à-vis des garçons, ses grands airs de fille aux parents aisés. » Ébinto ne l’avoue-t-il pas lui-même ? « Elle était de la bourgeoisie cossue et moi un enfant du peuple, un enfant pauvre. » À la page 65, nous y lisons également, Muriel la « frivole », « la volage ». Aimant pour la première fois, le garçon perdait tout contrôle de lui-même, devenait stupide et en souffrait. Ses amis Koula et Bazié essayèrent de l’aider puisqu’il commençait à obtenir de mauvaises notes en classe. À la page 26, nous mesurons l’ampleur des dégâts. Sur ses « feuilles d’interrogations écrites (...) étaient marquées des notes médiocres et les appréciations les moins flatteuses : Mathématiques 04/20 « Vous ne faites plus rien en classe » (...) Orthographe 02/20 « Élève qui depuis un certain temps ne fait pas assez attention. »

Après avoir avoué à ses compagnons l’objet de son tracas, il se remet au travail et parvient à réussir à l’examen du BEPC. Dans sa lettre à Ébinto, de la page 64 à la page 65, Muriel trouvera les mots justes pour décrire le drame intérieur qui se joue en chaque adolescent : « Quoi qu’il en soit, il arrive toujours à quelqu’un qui n’en a pas l’habitude de réfléchir. Cela est l’apanage de nous autres, jeunes gens qui ne savons encore rien de la vie et qui voulons y trouver la réalisation immédiate de nos rêves d’enfants.

Et puis la prise de conscience se fait tout d’un coup. La réalité bien souvent médiocre nous déçoit ; la vie change brutalement. On y découvre un réseau inextricable de voies dont on ne sait laquelle suivre. Très souvent, le manque de maturité d’esprit nous en fait emprunter une mauvaise. »

En effet, Monique, à quinze ans seulement et en classe de 4e, est en grossesse. Rejetée par son père, elle s’accroche à Ébinto qui se trouve « contraint de renoncer à ses ambitions (une réussite scolaire lui permettant d’obtenir une "bonne situation" et trop jeune pour affronter les charges qui pèsent sur lui (son mariage forcé... la naissance puis la mort de leur enfant), il se condamnera au drame, à l’échec, à la solitude. » Monique, à la page 103, se lamente : « À peine sortie de l’enfance et plongée dans l’adolescence, je devais immédiatement me considérer comme une femme et faire face aux multiples problèmes qui se posent à une jeune maman. »

Ébinto, quant à lui, culpabilise Monique, à la page 88, il y est écrit : « Le mal qu’elle fait, on ne peut pas l’évaluer. Elle a brisé ma vie, déçu mes ambitions fait de moi un malheureux contremaître de campagne, perdu dans la brousse, ignorant même ce qui se passe dans le monde. »

Dans son désarroi, Monique assumera son sort, jusqu’à ce qu’intervienne sa mort tragique. Ébinto et Monique étaient comme frère et sœur. Pendant l’année scolaire, le garçon résidait dans la concession du père de l’adolescente. Elle, elle est dans un internat à Abidjan. En général, les week-ends offrent l’occasion de leurs rencontres à Bassam. Ils vont ensemble au cinéma. Qu’a fait le père de Monique ? Veuf, aigri, il n’a pas consacré à sa fille toute l’attention dont elle avait besoin. Elle le lui reproche bien à la page 100 : « Orpheline de mère dès ma naissance, nantie d’un père négligent, j’ai été très tôt livrée à l’école de la vie. »

Ce roman reste un classique. L’histoire d’Ébinto a ému le public de lecteurs constitué essentiellement d’adolescents et de jeunes. L’œuvre a été, des années durant, au programme en classe de 4è des collèges en Côte d’Ivoire, et de nombreux extraits en étaient tirés pour illustrer les correspondances entre adolescents et adolescentes aussi bien dans ce pays qu’au Burkina Faso et ailleurs en Afrique.

Koba Boubacar DAO

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